
En Grèce, il y a cette tradition douce de se souhaiter un bon mois — « kalo mina » — au début de celui-ci. Je ne sais pas s’il s’agit d’une promesse, d’une prédisposition personnelle ou d’un espoir. J’y ai toujours vu, en tout cas, un témoignage bienveillant qui ne peut pas faire de mal.
L’expression est entrée dans les habitudes, et on la sort sans vraiment y prêter attention, en oubliant la plupart du temps son sens. Pourtant, c’est sans doute le bon moment de se poser la question : ce serait quoi, un « bon mois » ?
J’avoue que j’ai du mal à y répondre spontanément. Depuis quelque temps déjà, j’ai réduit très sensiblement mes prétentions collectives. Ne plus avoir de mandat, ne plus disposer de ce levier qui permet de tenter un impact — que j’ai toujours souhaité positif pour le plus grand nombre — m’a forcément ramené à une action plus modeste, à mon échelle. Prendre soin de mes proches et de moi-même. Réfléchir à l’effet de mes choix sur les autres. C’est déjà ça, évidemment. Mais les limites du colibri ne sont plus seulement dépassées aujourd’hui : elles nous crachent au visage.
Par où commencer ? On brûle, on se consume, on se tue de partout, dans une indifférence qui n’a d’égale que notre sentiment d’impuissance. Le plus choquant, à mes yeux, c’est que rien de tout cela n’arrive parce que la nature se déchaînerait toute seule, comme par enchantement. Non. Parce que la nature, c’est nous.
Et quand je dis « nous », ce ne sont pas ceux qui essaient de prévenir ou d’éteindre les incendies ; ce ne sont pas ceux qui meurent sur des fronts que nul n’est même capable de citer ; ce ne sont pas celles et ceux qui se retrouvent à la rue, ou qui craignent de s’y retrouver, parce qu’ils ne parviennent plus à joindre les deux bouts avec ces augmentations de tout, liées à des conflits dont on n’essaie même plus de maquiller les causes ; ce ne sont pas non plus celles et ceux qui subissent la haine au quotidien, avec les humiliations qui l’accompagnent.
Derrière chacune de ces situations, qui nous rendent chaque jour plus exposés à la violence, à la pauvreté et à la maltraitance, il y a des choix. Des choix faits par des personnes qui peuvent se permettre de ne rendre de comptes à personne, et de n’être jamais affectées par les conséquences de décisions qui leur rapportent des gains faramineux et indécents.
Et je dois avouer quelque chose face à ce constat finalement banal : je ne sais pas non plus laquelle de mes actions personnelles pourrait y changer quoi que ce soit.
Il y a deux choses, pourtant.
La première me paraît essentielle : ne pas être dupe des jeux et des manipulations auxquels nous assistons tous les jours. Si nous parvenons au moins à les nommer et à y résister, nous aurons fait une partie du chemin pour tenter, ensemble, d’inverser la tendance.
La seconde, c’est que toutes ces dynamiques qui nous tirent vers le bas reposent sur une stratégie extrêmement bien construite : la destruction de trois piliers de nos sociétés.
D’abord l’État de droit, et donc le ciment de nos démocraties. Le ressort est simple : s’appuyer sur les critiques légitimes que l’on peut faire de ces modèles pour casser tout le système, sans proposer en fait la moindre amélioration.
Ensuite, avec le même ressort, nos services publics. Ils coûteraient trop cher et seraient inefficaces — mais à aucun moment on ne dit en quoi les affaiblir va améliorer nos quotidiens.
Enfin, la culture et les associations, celles qui essaient de porter les causes de ceux qui ne se retrouvent pas dans le sens dominant de l’histoire.
Autrement dit : tout ce qui nous permet de mettre de la distance par rapport à ce qu’on nous propose d’avaler, tout ce qui permet de cultiver nos doutes, de réfléchir, de contextualiser. Et tout ce qui nous permet de nous rassembler.
Et je reviens à ma question de départ, parce que je crois l’avoir posée à l’envers. Chercher ce que je pourrais faire, seul, à mon échelle : c’est très exactement là qu’on veut me voir. Le sentiment d’impuissance dont je parlais plus haut n’est pas un état d’âme, c’est un produit. Il est fabriqué par ceux-là mêmes qui démontent, méthodiquement, tout ce qui nous permettait d’agir autrement que seuls. Le colibri n’a pas échoué. On l’a laissé seul devant l’incendie, et on lui a fait croire que sa solitude était une vertu.
Alors, un bon mois, ce serait quoi ? Il suffit peut-être de regarder l’expression de plus près. « Kalo mina », on ne se le dit jamais à soi-même. C’est une phrase qui n’existe qu’adressée à quelqu’un d’autre. Elle ne vaut que parce qu’elle sort de moi et qu’elle va vers vous.
Et c’est exactement ce que sont l’État de droit, les services publics, la culture, les associations : la forme organisée, patiente, tenace de ce geste minuscule. La manière que nous avons trouvée, collectivement, de nous garantir les uns aux autres que le mois de l’autre — de l’inconnu, du plus fragile, de celui dont je ne saurai jamais le nom — se passera un peu moins mal. Les démonter, ce n’est pas faire des économies. C’est décider que chacun devra désormais se souhaiter un bon mois tout seul.
Alors je vous le souhaite quand même, ce bon mois. Mais plus comme une politesse : comme une dette que nous avons les uns envers les autres.
Kalo mina.

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